Il était une fois un pauvre pêcheur qui avait bien du mal à nourrir sa famille avec le produit de sa pêche. Comble de malchance, le ciel l’avait affligé d’une femme si acariâtre que, du matin au soir – et même, quelquefois, du soir au matin –, elle lui brisait les oreilles par ses cris, remontrances et récriminations.
Un jour où, las d’une aussi cruelle existence, il jetait ses filets en soupirant, il prit un petit poisson d’or. En le voyant briller dans le soleil levant, le pêcheur crut d’abord que c’était un ducat et bénit Allah de sa bonne fortune. Jugez de sa déception lorsque, l’ayant ramené sur la rive, il constata que ce ducat avait la forme d’une sardine, et frétillait de la queue et des nageoires. Lors, il se perdit en lamentations :
— Ah, pauvre de moi ! gémissait-il. Que dira ma femme lorsque je lui ramènerai ce rogaton, même pas bon à être mangé ?
C’est alors qu’une voix suppliante s’éleva :
— Rejette-moi à l’eau, brave homme, par pitié !
Surpris, le pêcheur regarda autour de lui, mais il était seul face à la mer immense.
— Suis-je en train de rêver ? se demanda-t-il. Voilà que j’entends parler sans qu’il n’y ait personne !
— Non, tu ne rêves pas, reprit la voix. Je suis ce poisson d’or que tu as capturé.
L’étonnement du pêcheur ne connut plus de bornes.
— Un poisson qui parle, cela ne se peut pas !
— C’est que je ne suis pas un poisson commun, mais le fils du génie des mers. Et si tu me délivres, je t’accorderai trois vœux.
Bien que dépassé par les événements, le pêcheur obtempéra. Il prit le petit poisson et le rejeta à l’eau en déclarant :
— Voici mon premier vœu : je voudrais n’entendre plus jamais crier ma femme.
— Qu’il soit fait selon ta volonté. Va vers ces rochers que tu vois là-bas, écarte les algues qui les couvrent, et tu y trouveras un bocal de verre finement ciselé. Prends-le, donne-le à ta femme, et lorsqu’elle soulèvera le couvercle, prononce ces paroles : « Aboulfaouaris, maître des océans, accours à mon secours. » Aussitôt, ta femme deviendra minuscule. Mets-la dans le bocal, referme-le, et tu n’entendras plus ses cris.
Sur ces mots, le petit poisson d’or plongea dans les flots.
Tout se déroula comme il l’avait dit. Le pêcheur rentra chez lui, donna le bocal à sa femme, et sitôt qu’elle l’eut ouvert, cria :
— Aboulfaouaris, maître des océans, accours à mon secours.
Aussitôt, elle fut réduite à la taille d’une souris. Alors, d’un geste vif, le pêcheur se saisit d’elle, la mit dans le bocal et referma le couvercle.
Dès lors, il put jouir d’un bienheureux silence. Et lui qui, d’ordinaire, avait le dos voûté, se mit à marcher tête haute.
Dans le bocal posé sur la cheminée, il pouvait regarder sa femme quand bon lui semblait, ce qui ne manquait pas d’agrément car elle était fort joliment tournée.
— Ah, lui répétait-il, que tu me charmes, ainsi ! Plût au ciel que, pour la paix des ménages, toutes les épouses devinssent petites comme toi et que leurs cris, comme les tiens, fussent inaudibles ! Le monde ressemblerait au paradis d’Allah !
Ce bonheur eût pu durer jusqu’à la fin de ses jours si sa femme, fatiguée de s’époumoner en vain, ne s’était mise à pleurer.
Elle versa tant de larmes qu’au bout d’une journée, elle eut de l’eau jusqu’aux pieds, le lendemain, jusqu’aux chevilles, et le jour d’après, jusqu’aux genoux.
— Cesse donc de pleurer ou tu vas te noyer ! lui disait le pêcheur, fort inquiet.
Mais, tout à son chagrin, elle ne l’écoutait pas, de sorte que l’eau montait inexorablement.
Après une semaine de ce régime, le niveau atteignit ses aisselles. Alors le pêcheur prit peur et voulut ouvrir le bocal afin de le vider. Hélas, quelques efforts qu’il fît pour soulever le couvercle, celui-ci demeura scellé.
Or le niveau montait toujours. Bientôt, la petite femme eut de l’eau jusqu’au cou, puis jusqu’au menton.
Saisi de panique, le pêcheur courut vers la grève et appela le poisson d’or.
Ce dernier parut aussitôt.
— Que veux-tu, pêcheur ?
— Fils du génie des mers, je voudrais faire mon second vœu.
— Et quel est-il ?
— Que ma femme grandisse.
— Qu’il en soit fait selon ta volonté. Retourne chez toi, pose le bocal sur la table et prononce ces paroles : « Aboulfaouaris, maître des océans, accours à mon secours. » Aussitôt, ton souhait sera exaucé.
Le pêcheur s’empressa d’obéir, car l’eau, à présent, recouvrait la bouche de la petite femme et elle était en passe d’expirer.
À peine eut-il émis la formule magique qu’elle commença à grandir. Sous la pression de son corps, le bocal explosa. Elle continua de croître à l’air libre, atteignit bientôt la taille d’un chien, puis celle d’un enfant, puis celle d’un adulte, et continua encore.
— Arrête-toi donc ! lui criait son mari effrayé. Tu vas te cogner au plafond !
Bientôt, sa tête perça le toit de la maison tandis que, dans le même temps, ses épaules écartaient les murs. Et elle, debout dans décombres, continuait de se développer.
Lorsque sa chevelure se perdit dans les nues, le sortilège prit fin.
— Ah, ma femme, quel malheur ! lui criait son mari, le visage levé vers le ciel. Comment vais-je te nourrir, à présent que tu es une géante ? Tous les poissons de l’océan ne suffiront pas à te rassasier ! Je suis bien puni d’avoir eu pitié de toi ! Que ne t’ai-je laissée périr dans tes larmes !
Puni, il le fut plus encore lorsque sa femme ouvrit la bouche. Car sa voix ressemblait au fracas du tonnerre. Et comme, durant son séjour dans le bocal, elle avait accumulé les griefs à son encontre, on devine aisément de quel monceau de reproches elle l’abreuva !
En se bouchant les oreilles, l’infortuné pêcheur courut jusqu’à la grève.
— Fils du génie des mers, appela-t-il à pleine gorge, je voudrais faire mon troisième vœu.
Le petit poisson apparut aussitôt.
— Et quel est ce vœu ? s’enquit-il.
— Que tout redevienne comme avant, car je suis las des sortilèges et de leurs funestes conséquences.
Ainsi fut fait. La femme du pêcheur retrouva sa taille normale et reprit, comme par le passé, ses criailleries. Mais son mari n’en avait cure. Car ces inconvénients lui semblaient bien peu de choses à côté des périls qu’il venait de frôler.
S’il est une morale à tirer de cette histoire, la voici : satisfaisons-nous de notre sort quel qu’il soit, car en cherchant le mieux, on trouve souvent le pire.
