Jadis vivait dans la ville de Bagdad un prince, marié à une superbe femme dont il était vivement épris. Or celle-ci, outre sa beauté – et peut-être bien à cause d’elle –, était d’un tempérament capricieux. Un matin, elle déclara à son mari :
— J’ai envie de manger des pommes.
— Hélas, répondit le prince, même avec la meilleure volonté du monde, je ne puis vous offrir ce que vous demandez, car ce n’est point l’époque.
— Si vous m’aimez, vous m’en procurerez, rétorqua la princesse.
— Mon affection, si grande soit-elle, ne peut modifier les lois de la nature, reprit le prince. Quand bien même je remuerais ciel et terre, je n’influerais pas sur le cours des saisons. Il vous faudra attendre, ô mon épouse chérie, que les pommiers fleurissent, puis qu’ils perdent leurs fleurs, puis que naissent les fruits, et enfin qu’ils mûrissent.
À ces mots, la princesse entra dans une violente colère.
— Fort bien, s’écria-t-elle, puisque vous refusez de satisfaire mon désir, ma chambre désormais vous sera fermée ! Allah m’en soit témoin : tant que je n’aurai pas mes pommes, vous ne partagerez plus ma couche.
Et devant la mine déconfite de son époux, elle conclut, avec un sourire narquois :
— Pour retrouver l’ardeur de mes baisers, il vous faudra attendre que les pommiers fleurissent, puis qu’ils perdent leurs fleurs, puis que naissent les fruits, et enfin qu’ils mûrissent.
Sur ces paroles, elle lui tourna le dos.
On devine sans mal l’embarras du prince. Sachant que ni pleurs ni supplications n’infléchiraient la décision de la princesse, et redoutant, par ailleurs, les longs mois à se languir d’elle, il n’eut d’autre choix que de rassembler ses gens.
— Partez aux quatre coins du pays, leur dit-il, et ramenez-moi des pommes au plus vite.
On lui opposa les mêmes arguments que ceux dont, un instant auparavant, il s’était servi. Mais il les réfuta avec entêtement et promit un sac d’or à qui reviendrait vainqueur de la quête.
Cent domestiques sillonnèrent donc la région, à la recherche de l’impossible provende. Quatre-vingt-dix-neuf d’entre eux revinrent bredouilles, mais le centième, plus futé que ses compagnons, au lieu de courir vergers et jardins, s’en fut trouver un magicien. Si bien qu’à l’aube du huitième jour, il ramena trois belles pommes d’espèces différentes : une rouge, une verte et une jaune.
Le prince, fou de joie, courut les porter à sa femme qui, à cette heure, était au bain. Mais elle ne les regarda pas, car l’envie lui en était passée.
— Posez-les sur cette table, dit-elle à son mari, j’y goûterai plus tard.
Le lendemain, le prince se rendait au port où il avait quelque affaire à régler, lorsqu’il vit passer un marin nubien, croquant une pomme jaune. Intrigué, il l’appela :
— D’où tiens-tu ce fruit, étranger ?
Le marin, qui était fort bel homme et de puissante stature, sourit de toutes ses dents.
— C’est un présent de ma bien-aimée, seigneur.
En entendant cela, le prince eut le cœur empli d’inquiétude. Il courut chez lui dans un état d’extrême agitation et, n’apercevant que deux pommes dans le plat, s’écria :
— Femme, où est passée la pomme jaune ?
— Je l’ignore, répondit la princesse avec indifférence.
— Vous ne l’avez pas mangée ?
— Non, je n’ai plus goût aux pommes, je leur préfère les figues.
Ces paroles confirmèrent les soupçons du prince. Ivre de jalousie, il répudia sa femme, lui confisqua ses biens et la chassa sur l’heure.
Or, ils avaient une fille qui allait sur ses quatre ans. Tandis que ses parents se querellaient, elle jouait dans le jardin. Quand le prince, fort marri, vint lui apprendre la disgrâce maternelle, il la trouva en pleurs.
— Qu’avez-vous, mon enfant ? interrogea-t-il.
— Ma nourrice m’a grondée.
— Et pour quelle raison ?
— Je ne puis vous le dire, car c’est un secret.
Le prince s’en alla trouver la nourrice.
— Pourquoi as-tu grondé ma fille ?
— Parce qu’elle est ingrate, et que l’ingratitude est l’une des sept plaies d’Allah.
— Qu’a-t-elle donc fait de si grave ?
— J’ai volé pour lui plaire, et au lieu d’éprouver de la reconnaissance, elle a méprisé mon larcin.
— Et qu’as-tu volé ?
— Je n’ose vous l’avouer, seigneur, car si ma maîtresse, votre épouse, venait à l’apprendre, elle me ferait battre.
Le prince étouffa un profond soupir.
— Parle sans crainte, nourrice : j’ai répudié l’infidèle.
Rassurée, la nourrice avoua que, le matin même, elle avait dérobé la pomme jaune pour en faire don à la petite princesse qui en avait grande envie.
— Mais sitôt qu’elle eut obtenu l’objet de ses désirs, elle le donna à un esclave, conclut la nourrice. Voilà la cause de mon courroux.
Le prince, troublé par cet aveu, convoqua l’esclave en question. C’était un jeune garçon qui, lui aussi, semblait fort en peine.
— Où est la pomme que t’a donnée ma fille ? interrogea le prince.
— Hélas, mon maître, je ne l’ai plus.
— Qu’est-elle devenue ?
— Un marin me l’a prise.
Et d’expliquer que, chargé d’aller quérir des denrées au marché, il avait croisé un colosse nubien en cours de route. Que ce dernier, voyant sa pomme, la lui avait demandée. Et que, sur son refus, il la lui avait arrachée de force.
— Mais alors, s’écria le prince, ce Nubien ne m’a pas dit la vérité ! Et moi, aveugle que j’étais, j’ai accusé ma femme sur la foi d’un mensonge !
Comprenant son erreur, il voulut se jeter aux pieds de la princesse afin d’implorer son pardon. Mais il eut beau l’appeler et la chercher dans toute la ville, il ne la trouva point. Et savez-vous pourquoi ?
Parce qu’elle voguait vers la Nubie, en compagnie de son amant.
Après sa répudiation, tandis qu’elle errait en larmes sur le port, elle avait, par le plus grand des hasards, rencontré le marin nubien. Celui-ci, sensible à sa beauté autant qu’à sa douleur, s’était empressé de la consoler, puis l’ayant invitée à son bord, lui avait fait une cour pressante. Au coucher du soleil, elle se donnait à lui.
Ainsi, sous l’emprise de la jalousie, le prince forgea-t-il son propre déshonneur.
