Le Prince Changé en Singe

Dans la ville de damas vivait un jeune prince prénommé Habib, qui aimait passionnément la chasse. Son ardeur à traquer le gibier était telle qu’un jour, poursuivant une biche dans une forêt profonde, il sema son escorte et se retrouva seul. Il n’en continua pas moins d’éperonner son cheval, de sorte qu’à la nuit tombée, lorsqu’il voulut rebrousser chemin, force lui fut d’admettre qu’il était égaré.

Il allait de droite à gauche, dans l’espoir de retrouver sa route, quand un bruit étrange le fit tressaillir.

À la lueur de la lune, il aperçut une femme qui pleurait à chaudes larmes.

S’étant approché, il lui demanda car il était d’un naturel courtois :

Quelle est la cause de votre chagrin, madame ? Parlez, et je m’efforcerai de vous venir en aide.

À ces mots, la femme se redressa. Et, bien qu’il ne pût distinguer ses traits dans l’ombre, sa silhouette était si gracieuse qu’il en fut ému.

Gentil seigneur, répondit-elle, je me nomme Zobéide et je suis la fille d’un riche marchand. Je me promenais sur les terres de mon père lorsque mon cheval, effrayé par un tigre, m’a désarçonnée et s’est enfui. Privée de monture, je ne sais comment regagner ma maison.

Qu’à cela ne tienne, dit le prince. Ce sera une joie, pour moi, de vous y conduire.

Ayant hissé la jeune fille en croupe, il partit dans la direction qu’elle lui indiquait. Bientôt, ils atteignirent une splendide demeure, entourée de fontaines et de massifs en fleurs.

Me ferez-vous l’honneur d’être mon hôte ? dit Zobéide en mettant pied à terre. Il est tard, et je serais heureuse de vous prouver ma reconnaissance en vous offrant l’hospitalité.

Habib accepta avec empressement et, tandis que la jeune fille donnait des ordres à ses esclaves, il s’en fut dans le jardin jouir de la fraîcheur nocturne.

Cependant, s’étant approché d’un rosier qui croissait sous une fenêtre afin d’en respirer le parfum, il surprit cette conversation :

Réjouissez-vous, mon cher père. Je vous ai ramené un jeune homme bien tendre, pour votre repas.

Merci, ma fille, j’ai hâte d’y goûter. Le cuisinerons-nous en ragoût ou en sauce ?

Saisi d’effroi, le prince qui avait reconnu la voix de Zobéide s’enfuit à toutes jambes. Dans sa hâte, il heurta une femme âgée qui venait en sens inverse.

Holà ! s’écria celle-ci en rabattant vivement son voile. courez-vous ainsi, impétueux jeune homme ?

Sa voix était si douce et son regard si bon que le prince se sentit en confiance.

Je crains pour ma vie, répondit-il. Car j’ai ouï qu’ici l’on voulait me manger.

À ces mots, une profonde tristesse assombrit le front de la dame.

Hélas, soupira-t-elle, pour mon plus grand malheur, j’ai épousé un ogre et donné le jour à une ogresse…

Au même instant, des cris éclatèrent autour d’eux, dominait la voix aiguë de Zobéide :

Trouvez ce maudit cavalier et amenez-le-moi sans tarder, ou il vous en coûtera la vie !

Aussitôt, le jardin fut envahi d’esclaves.

C’est moi qu’ils cherchent, gémit Habib, et je ne puis leur échapper. Regardez, bonne dame : il en vient de tous côtés !

Il se préparait à mourir sous le couteau du boucher lorsque la vieille femme, levant les yeux au ciel, clama haut et fort :

Par les djinns qui peuplent la nuée, que cet homme soit changé en singe !

Ce qui fut fait à l’instant, car, voyez-vous, elle était un peu fée.

Va et sauve-toi, dit-elle à Habib. Mieux vaut être un singe vivant qu’un prince mort.

Avec les cris discordants propres à sa race, l’animal bondit dans un arbre et s’en fut, sans être inquiété par ses poursuivants.

Sautant de branche en branche, il gagna la ville voisine.

Or, cette ville était située au bord de la mer. Sur le port, un vaisseau chargé de marchandises s’apprêtait à larguer les amarres. Plus vif que l’éclair, le singe s’y glissa, à l’insu des marins qui vaquaient sur le pont.

Il demeura deux jours caché dans une soute, après quoi, tenaillé par la faim, il se rendit aux cuisines dans l’espoir d’y dérober quelque nourriture. Le cuisinier, l’apercevant, alerta l’équipage qui le prit aussitôt en chasse. Le malheureux Habib ne dut son salut qu’à un cordage auquel il s’agrippa pour monter au sommet du grand mât. De là-haut, il défia ses ennemis, bien moins agiles que lui.

Je suis le fils du sultan de Damas ! leur cria-t-il. Craignez le courroux de mon père si vous me faites le moindre mal !

Mais comme, en lui ôtant figure humaine, l’enchantement l’avait également privé de la parole, il ne récolta que rires et moqueries.

Alerté par le bruit, le capitaine survint. Par bonheur, c’était un brave homme. Voyant son équipage persécuter un singe, il le prit sous sa protection. Si bien que, durant le reste de la traversée, le prince ensorcelé demeura dans la cabine de son nouveau maître, qu’il s’efforça de divertir en échange de caresses et de friandises.

Au bout de plusieurs mois de voyage, le navire mouilla l’ancre aux abords d’une île régnait un puissant calife. Ce dernier fit aussitôt mander le capitaine.

Mon scribe vient de mourir, lui expliqua-t-il. J’en suis fort affligé, car il possédait une qualité rare : une belle écriture, grâce à laquelle il rédigeait diligemment ce que je lui dictais. J’ai cherché en vain dans tout mon royaume un homme capable de le remplacer. Aurais-tu à ton bord quelqu’un de cette sorte ?

J’en doute, Votre Grandeur, répondit le capitaine. Mes hommes d’équipage sont des gens simples, et non des érudits. Cependant, pour vous plaire, je consens à ce qu’ils tentent leur chance, et si l’un d’eux vous donne satisfaction, il est à vous.

Ainsi fut fait. Mais du quartier-maître au dernier des mousses, nul ne possédait le talent requis.

Hélas, se désolait le calife, faudra-t-il qu’à jamais, la place de scribe demeure vacante ?

C’est alors que le singe, perché sur l’épaule de son protecteur, réclama par signes qu’on lui donnât la plume. Sa demande, tout d’abord, fit rire le calife.

Voyez cet animal, disait-il, qui se pique de vouloir en remontrer aux humains !

Mais à la longue, dans le seul but de confondre l’impudent et de se divertir de sa maladresse, il finit par accéder à sa requête.

Or Habib, ayant reçu une éducation brillante à la Cour de son père, était versé dans les arts et les lettres. La calligraphie n’avait aucun secret pour lui. Quelle ne fut pas la surprise des spectateurs lorsque, sous leurs yeux incrédules, il traça de mémoire un verset du Coran, et ce dans une écriture mille fois plus parfaite que celle du défunt scribe !

Vendez-moi cette bête admirable ! s’exclama le calife, et je vous paierai son poids en diamants.

Bien qu’il lui en coûtât de se séparer du singe, auquel il s’était attaché, le capitaine accepta. Et repartit plus riche qu’il n’était venu.

Demeuré seul, le calife appela sa fille afin qu’elle vînt admirer son acquisition. La princesse accourut sans prendre soin de se voiler.

Ma chère Saskya, je veux vous faire voir notre nouveau scribe, lui dit-il en souriant. Et m’est avis qu’il vous surprendra fort !

Je ne puis me présenter devant un homme à visage découvert ! se défendit la princesse.

Sachez, mon enfant, qu’il ne s’agit pas d’un homme, mais d’un singe.

Et d’exhiber le prodige dont il était maintenant l’heureux propriétaire.

À peine Habib eut-il aperçu la princesse que, tout singe qu’il était, il en tomba follement amoureux. Aussi, quelle ne fut pas sa joie lorsque Saskya, joignant les mains, implora son père de le lui confier, l’assurant qu’elle veillerait sur lui comme sur son propre enfant.

Le roi, qui ne pouvait rien refuser à sa fille, acquiesça, à condition qu’elle s’engageât à ne pas le laisser s’échapper.

Je l’attacherai à ma ceinture par une chaîne d’or, promit-elle, et partout j’irai, il ira.

Dès lors, Habib accompagna Saskya dans tous ses déplacements, partageant ses repas, ses amusements, sa toilette et même son sommeil. Elle n’eut bientôt plus d’autre confident, délaissant, pour lui, ses habituelles compagnes de jeu. C’était merveille de la voir, à toute heure du jour ou de la nuit, cajoler le singe captif, rire de ses mimiques, le gaver de mets délicats et lui manifester sa tendresse de mille manières. Dans ces conditions, l’on s’en doute, l’amour du prince ne fit que croître et embellir au fil des jours.

Leur félicité semblait devoir durer éternellement lorsqu’un matin, un émissaire de l’État voisin se présenta devant le calife.

Le sultan de Damas m’envoie vous demander la main de votre fille pour son fils cadet, le prince Mamoullian.

Et de préciser que, l’héritier du trône ayant disparu lors d’une partie de chasse, ce prince serait un jour appelé à régner, ce qui ferait de Saskya la future sultane.

Le calife donna son consentement et un luxueux vaisseau fut affrété pour le transport de la princesse. Celle-ci, bien entendu, voulut emmener le singe, faveur que son père lui accorda volontiers. Durant la traversée, Habib, en proie à des sentiments contraires, passait sans cesse de l’abattement à l’euphorie, car si l’idée de retrouver sa famille le comblait, celle de voir son jeune frère épouser Saskya le plongeait, en revanche, dans un abîme de jalousie.

La princesse, mettant ce comportement étrange sur le compte du mal de mer, ne lui en tint pas rigueur et redoubla de caresses. De sorte qu’en abordant les rives damasquines, une foule nombreuse était venue acclamer la fiancée royale, le malheureux singe ne savait s’il devait se réjouir ou pleurer.

Il fit bien pire : lorsque Mamoullian voulut embrasser sa promise, il le mordit cruellement. La fureur du prince fut telle qu’il ordonna son exécution immédiate, en dépit des larmes et des supplications de Saskya.

L’on fut chercher le bourreau, mais comme ce dernier levait son cimeterre pour trancher la tête de l’animal, la princesse, échappant aux esclaves qui l’accompagnaient, s’interposa :

Si vous le tuez, prince, tuez-moi aussi !

Mamoullian était fier et ombrageux. Qu’on osât lui préférer un singe porta sa rage à son comble.

Qu’il en soit ainsi ! ordonna-t-il.

Sous les protestations de la foule, que cette scène touchante avait emplie de pitié, le bourreau leva de nouveau sa lame. La princesse éplorée, serrant son singe contre son cœur, s’apprêtait à passer de vie à trépas, lorsque, ô prodige, Habib reprit sa forme première car « nul sortilège, dit le Livre des Sages, ne résiste au pouvoir d’un amour sincère ». La surprise du bourreau fut telle que sa lame retomba, impuissante. Et sous les acclamations du peuple en délire, les deux amants s’étreignirent follement.

Tandis que le cruel Mamoullian se jetait aux genoux de son frère aîné en implorant son pardon, le sultan apparut, dans toute sa splendeur. On devine sans peine avec quels transports il accueillit son fils retrouvé ! Habib et Saskya furent mariés sur l’heure, et les scribes consignèrent leur histoire dans les annales du palais, afin qu’elles servent d’exemple aux générations à venir.