Noureddin sacar, le marchand de figues, fit un jour une étrange découverte. Comme il se reposait sous son figuier, deux heures après le lever du soleil, un bruit attira son attention : l’on bêchait le champ d’à côté.
Quoi de plus normal que de bêcher un champ ? me direz-vous. Certes, mais ce champ-là n’était pas un champ ordinaire. Il appartenait à un riche seigneur et, bien que fort fertile, était, pour une raison inexplicable, laissé à l’abandon depuis de nombreuses années.
« Son propriétaire l’aurait-il revendu ? se demanda Noureddin Sacar. Et, dans ce cas, ne devrais-je pas aller saluer mes nouveaux voisins pour leur souhaiter la bienvenue ? »
Tout en s’interrogeant, il se dirigeait vers la haie séparant les deux parcelles. Or, ce qu’il aperçut par-dessus cette haie le laissa pantois.
Deux esclaves se tenaient au milieu du champ. L’un creusait le sol, l’autre portait un plateau chargé de victuailles. Lorsque le trou fut assez grand pour le passage d’un homme, le porteur de plateau, s’étant bandé les yeux, s’y introduisit. Au bout d’un moment, que le marchand de figues estima assez long, il ressortit avec son plateau vide. Ensuite, celui qui creusait reboucha le trou, et tous deux partirent.
« Surprenante occupation, se dit Noureddin Sacar, que d’ouvrir le sol pour y enfouir des aliments ! Les chiens font cela, point les gens. Quelle sorte d’individu ai-je donc pour voisin ? »
Mais comme il était temps de récolter ses figues pour aller les vendre au marché, il remit ces questions à plus tard.
Le lendemain à la même heure, le manège recommença. Le surlendemain également. Et les jours d’après. Si bien qu’à la longue, Noureddin Sacar, qui ne vivait plus que dans l’attente de ce moment, échafaudant à son propos les suppositions les plus folles, finit par décider :
— J’en aurai le cœur net.
Un matin, donc, après le départ des esclaves, il alla chercher sa propre bêche, sauta par-dessus la haie et se mit à creuser à l’endroit où la terre avait été remuée.
Bientôt, une trappe apparut, avec un gros anneau scellé en son milieu. Il tira dessus. La trappe s’ouvrit, révélant des marches qui s’enfonçaient profondément dans le sol.
Devant ce spectacle, Noureddin Sacar ne put réprimer un frisson.
« Où mène cet escalier ? se demandait-il. En enfer ? Sont-ce des démons qui logent là-dessous ? Et est-ce pour les nourrir que l’esclave aux yeux bandés apporte chaque jour des mets fumants ? »
La curiosité étant chez lui plus forte que la peur, il se mit à descendre.
Au bas des escaliers se trouvait une porte qu’il poussa, découvrant une vaste pièce richement décorée qu’éclairaient des flambeaux. L’ayant traversée, il en trouva une autre, puis une troisième, et chacune d’entre elles était plus somptueuse que la précédente.
« Ce doit être la demeure de quelque fée fuyant la clarté du jour, se dit-il. J’ai ouï dire que ces créatures ont la peau si fine qu’un rayon de soleil suffit à la brûler. Elles ne sortent qu’à la nuit tombée, car la lueur de la lune, en revanche, rehausse leur teint. »
Si Noureddin Sacar avait possédé une once de bon sens, il eût immédiatement rebroussé chemin, car la malice des fées est chose bien connue. De plus, elles n’aiment pas être dérangées dans leurs occupations et se vengent cruellement des intrus. Mais, nous l’avons vu plus haut, le marchand de figues était curieux, et plus il avançait dans le séjour souterrain, plus sa curiosité augmentait, au point qu’il eût préféré être coupé en morceaux plutôt que de renoncer à la satisfaire.
Il parvint enfin dans un vaste patio où l’on avait planté toutes sortes de végétaux capables de survivre sans lumière. Il y avait là des mousses, des lichens, et une telle variété de champignons que jamais Noureddin Sacar n’avait même soupçonné qu’il en existât tant. Au centre de ces parterres couleur de crépuscule se trouvait une fontaine, près de laquelle était assis un jeune homme. En entendant un bruit de pas derrière lui, ce dernier sursauta, se retourna, et pâlit.
— Partez, cria-t-il à son visiteur, ou je ne donne pas cher de votre vie !
— Pas avant que vous m’ayez dit qui vous êtes, et ce que vous faites ici, répondit Noureddin Sacar.
Le jeune homme poussa un profond soupir.
— J’y consens, à la seule condition que vous me promettiez de fuir, sitôt le récit terminé.
Le marchand de figues s’y engagea, tant était grande sa hâte de percer le mystère du palais englouti.
Le faisant asseoir auprès de lui, le jeune homme commença son histoire en ces termes :
— Je suis le fils d’un puissant roi. Mes parents n’ayant pu, quelques efforts qu’ils fissent, concevoir de descendance, mon père, qui craignait de mourir sans héritier, fit appel à un magicien. Celui-ci ne le déçut pas puisque neuf mois plus tard, ma mère me mettait au monde. Ma naissance donna lieu à de nombreuses réjouissances. Feux d’artifice, banquets, chants et danses se succédèrent à la Cour durant sept fois sept lunes. C’est alors que le malheur s’abattit sur moi, car, à la dernière heure de la dernière nuit, une sorcière, ennemie jurée du magicien, interrompit la fête et, penchée sur mon berceau, prononça cette malédiction : « Le jour de sa vingtième année, cet enfant verra un troisième œil éclore dans sa chair. Or, quiconque regardera cet œil mourra. Ainsi l’ai-je décidé, par les démons, les djinns et les esprits malins qui peuplent les abîmes. » L’on devine sans mal le chagrin de mon père. Après avoir consulté tout ce que le royaume d’Orient comptait de savants, docteurs et mages sans qu’aucun pût contrer cet effroyable sort, il résolut de faire bâtir ce palais. J’y fus emmené le jour de mes vingt ans, afin d’y demeurer à l’abri des regards jusqu’à ce que la mort fermât mon œil funeste.
— Mais, interrompit Noureddin Sacar, je ne l’aperçois point, cet œil. Où est-il donc ?
— Dans mon dos.
— Il vous suffit donc de garder votre habit pour qu’il demeure caché. Point n’était besoin de vous enterrer vif !
— Hélas, cet œil exerce un puissant charme. Nul ne peut résister au désir de le voir. Voilà pourquoi, ami, je vous conjure par tout ce que j’ai de plus cher au monde de vous en aller vite et à jamais.
Le jeune prince fut si persuasif que Noureddin Sacar s’inclina. Mais la nuit suivante, le souvenir du palais prodigieux et de son jeune occupant le tint éveillé fort tard, si bien qu’au lever du jour, il ne put s’empêcher d’y retourner.
Le prince, quoique effrayé par sa présence, l’accueillit sans déplaisir car il souffrait de la solitude. Ils causèrent un moment puis il le renvoya.
Le lendemain, Noureddin Sacar revint, chargé de figues fraîches. Puis, le jour suivant, d’un gâteau préparé par sa femme. Ainsi, chaque matin, sous un prétexte quelconque, il rendait visite au reclus.
Bientôt, l’habitude aidant, ils perdirent toute méfiance.
« Le sortilège n’opère point sur ce marchand, se réjouissait le prince. Le Ciel, afin d’adoucir mon triste destin, m’offrirait-il en sa personne un compagnon d’exil ? »
Et de bénir Allah de sa mansuétude.
Noureddin Sacar, pour sa part, goûtait fort le luxe du séjour princier.
« Qu’ai-je à faire, se disait-il, de ma masure et de mon champ ? Pourquoi m’éreinter à soigner mes arbres, à couper mes fruits, à porter mes paniers sous l’ardeur du soleil ? Je suis bien sot de gagner à la sueur de mon front ce que l’on m’offre, ici, à profusion, sans exiger de moi d’autres efforts qu’une agréable conversation ! »
Négligeant ses affaires, il finit donc par passer ses journées entières auprès de son nouvel ami, qui ne s’en plaignit pas.
Or, un soir qu’ils avaient bu plus que de coutume, le prince s’endormit avant le départ de Noureddin Sacar. Ce dernier, dont l’abus de vin affaiblissait les facultés, voulut profiter de l’occasion pour voir cet œil si soigneusement caché.
« Imaginons, se disait-il, que tout ceci ne soit qu’une fable, inventée par quelque ambitieux pour écarter le prince du trône. Si moi, pauvre marchand, je découvre le subterfuge et déjoue le complot, on me vouera tant de reconnaissance que j’aurai ma place à la Cour. Peut-être même deviendrai-je ministre, qui sait ? »
Dans cette perspective, il souleva délicatement le vêtement du prince et lui découvrit le dos.
L’œil était là, au beau milieu, qui le fixait.
L’espace d’un instant, Noureddin Sacar redouta que, de la pupille de cet œil, ne sortît un rayon mortel qui l’abattît sur place, ou une flèche qui le transperçât. Mais rien de tout cela ne se produisit. L’œil se contentait de le regarder, sans lui manifester la moindre hostilité. Puis, peu à peu, il s’obscurcit jusqu’à ressembler à l’eau sombre d’un puits, et des images s’y dessinèrent.
Ces images étaient toutes de paix et de douceur. Le marchand de figues y reconnut une scène qu’il vivait journellement : lui-même, causant avec le prince auprès de la fontaine. Comme si l’œil, ayant capté leur tête-à-tête, le restituait fidèlement.
Noureddin Sacar, fasciné par ce spectacle entre tous merveilleux, ne pouvait en détacher ses yeux, lorsqu’un détail le frappa.
« Je porte, là-dessus, le turban neuf que le prince m’a offert aujourd’hui. Ce que j’aperçois ne s’est donc pas déroulé dans un passé lointain, mais il y a une heure à peine. »
Cela lui fut confirmé lorsqu’il se vit, tel qu’il l’était à l’instant même, examinant le dos du prince.
« Que va-t-il se passer, maintenant ? se demanda-t-il. Le reflet magique ne peut que s’arrêter, puisqu’il a rejoint la minute présente. »
Or le reflet magique ne s’arrêta pas et, dépassant ce moment, lui montra le futur. Noureddin Sacar y vit clairement le prince s’éveiller, surprendre son indiscrétion puis, furieux, s’emparer d’un couteau pour lui transpercer le flanc.
— Pauvre de moi ! s’écria-t-il, glacé d’effroi. Je suis perdu !
Mû par un réflexe plus fort que sa raison, il saisit le couteau afin de trancher la gorge au prince avant d’être tué par lui.
Celui-ci, brusquement arraché au sommeil, esquiva la lame de justesse. Comprenant que sa vie était en jeu, il bondit sur ses pieds, prit le second couteau et, comme il était habile au maniement des armes, porta un coup mortel à son agresseur.
Le marchand expira avant d’avoir eu le temps d’expliquer son geste. De sorte que, jusqu’à la fin de sa longue existence, le prince, dans la solitude du palais englouti, ne cessa de se demander :
« Pourquoi mon seul ami, bien qu’aucun désaccord, jamais, ne nous eût divisés, a-t-il voulu attenter à mes jours ? »
Il mourut à cent ans passés sans avoir obtenu de réponse à sa question.
