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Le Mari, la Femme et le Perroquet

Il y avait jadis, au pays du Levant, un marchand de tissu nommé Giafar. Tenu, de par sa profession, à effectuer de longs voyages, le pauvre homme souffrait d’une jalousie cruelle. Car il possédait une femme si belle que toute la ville la lui enviait.

Bien qu’il n’eût rien de précis à reprocher à son épouse qui, en sa présence, se montrait toujours tendre et empressée –, il la soupçonnait, durant ses déplacements, de recevoir du monde. Les servantes de la dame, dûment interrogées, l’assuraient de sa fidélité, mais la nature féminine étant, par essence, dissimulatrice (de l’opinion de ce marchand, du moins), il n’en était pas pour autant rassuré. De sorte qu’à chacun de ses départs, il éprouvait un peu plus d’inquiétude qu’au précédent.

Un jour, n’y tenant plus, il s’en fut trouver un vieux mage qu’il savait de bon conseil, afin de lui exposer son souci.

J’ai ce qu’il vous faut, mon ami ! déclara ce dernier en lui tendant un perroquet aux vives couleurs.

Comment ce volatile, stupide entre tous, pourrait-il résoudre l’affaire qui me préoccupe ? s’étonna Giafar.

Il le peut, répondit le mage, car il est doué de la parole.

Giafar fit remarquer que c’était le propre de ces animaux.

Certes, acquiesça le mage, mais ses semblables se contentent de répéter les mots qu’on leur apprend, tandis que celui-ci parle comme vous et moi. Hier encore, nous discutions tous deux de philosophie…

Et qu’est-ce qu’un perroquet discutant de philosophie peut contre les fourberies d’une femme ? rétorqua le marchand.

Offrez cet oiseau à votre épouse, afin qu’il lui tienne compagnie durant votre absence. Elle en sera ravie et l’attachera à sa personne, de sorte qu’il sera témoin de tous ses faits et gestes. Dès lors, il ne vous restera plus, à votre retour, qu’à lui demander ce qu’il aura vu. Et soyez assuré qu’il ne vous cachera rien, car, contrairement aux hommes, les bêtes ne pratiquent pas la duplicité.

Satisfait d’introduire un espion dans la place, Giafar apporta le cadeau à son épouse, puis s’en fut, le cœur léger.

Plusieurs mois passèrent, et lorsqu’ il revint, le marchand n’eut rien de plus pressé que d’interroger son perroquet. Ce dernier lui conta que, durant son voyage, la dame avait mené grande vie, et lui décrivit par le menu toutes ses fredaines.

Fort de ces révélations, Giafar voulut châtier sa femme. Mais elle démentit formellement l’accusation, en appelant, pour confirmer ses dires, au témoignage de ses servantes.

Leur réponse fut unanime : le perroquet avait menti.

N’est-ce point outrageant, pour une épouse vertueuse, que d’être condamnée sur les propos d’un animal ? plaidaient les unes.

En accordant un tel crédit à cet oiseau sans cervelle, notre maître fait preuve d’autant de sottise que lui, ajoutaient les autres.

Quelle que fût sa conviction profonde, le marchand feignit de se rendre à ces raisons. Il embrassa sa femme, lui demanda pardon et jura que, désormais, il lui ferait une confiance aveugle. Mais c’était une ruse car, la semaine suivante, devant s’absenter pour vingt-quatre heures, il recommanda à son perroquet :

Observe et rends-moi compte de tes observations.

À peine son mari parti, la dame, qui en effet était de mœurs légères, voulut en profiter. Mais, afin de n’être pas dénoncée par le perroquet, elle eut recours à un stratagème. Tandis qu’elle se divertissait, elle commanda à l’une de ses servantes d’arroser la cage, à une autre d’agiter une tôle par intermittence, et à une troisième d’allumer et d’éteindre des chandelles à intervalles réguliers, afin de simuler un violent orage.

Le lendemain, lorsque le marchand s’enquit de ce qui s’était passé, le perroquet lui répondit :

Ah, mon bon maître, les éclairs, le tonnerre et la pluie m’ont tellement assourdi que je n’ai rien entendu.

Or Giafar savait, pour avoir logé à la belle étoile, que la nuit avait été clémente. Il en conclut donc qu’il avait affaire à un menteur, ainsi que le lui affirmait sa femme. Dès lors, il résolut de la croire sur parole et se débarrassa de l’espion emplumé en le ramenant à son propriétaire.

La dame, ravie de l’aubaine, put donc continuer impunément ses frasques, d’autant que son mari, suite à cette leçon, ne la suspecta plus jamais. En conséquence, ayant tous deux l’âme au repos, ils vécurent heureux jusqu’à la fin de leurs jours.