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Le Calife et L’Âne

Au bord de la mer d’oman s’étendait jadis un petit califat dont le souverain était connu pour sa bêtise. Le cas n’est pas rare, me direz-vous. Nombre de gouvernants sont affectés de cette tare, et les couronnes ont ceint, depuis que le monde est monde, plus de cervelles creuses que d’esprits réfléchis. Mais, comble de malchance, Abou-Solal c’était le nom du calife –, non content de faire preuve d’une grande stupidité, était également cruel et belliqueux, opprimant son peuple, cherchant noise à ses voisins et faisant plus que de raison appel au fer de son bourreau.

N’avait-il pas contraint les pêcheurs, formant l’essentiel de sa population, à jeter leurs filets vers le ciel afin de capturer les étoiles et d’en enrichir son trésor ? Et n’avait-il pas levé un impôt sur le rire, le considérant comme un luxe ? N’obligeait-il pas ses sujets à éternuer s’il avait un rhume, à se gratter lorsque sa peau le démangeait et à bâiller quand il avait sommeil ? Ses geôles regorgeaient de malheureux, arrêtés pour s’être rebellés contre de tels édits -ou simplement pour n’avoir pu s’y conformer.

Un jour qu’Abou-Solal prenait le frais dans ses jardins, il eut soif. Or, non loin de coulait une fontaine. Il s’y rendit donc, et se retrouva nez à nez avec un âne qui avait eu la même idée que lui. Comme l’animal allongeait le cou vers l’onde pour se désaltérer, le calife l’interpella en ces termes :

Écarte-toi de là, misérable bourrique ! Et ne trempe pas ton naseau impur dans cette vasque dont l’eau m’est destinée.

Hi han ! répondit l’âne avec indifférence.

Silence ! En ma présence, tout être vivant se tait et s’incline, front au sol.

Non seulement l’âne ne s’inclina pas, mais il fit mine de boire, ce qui décupla la colère du calife. Pour la première fois depuis le début de son règne, quelqu’un lui tenait tête !

L’attrapant par la queue, Abou-Solal voulut le forcer à obéir, mais c’était méconnaître l’entêtement de ces bêtes. Plus il tirait de son côté, plus l’âne tirait du sien, ce qui ne les faisait ni avancer ni reculer car ils étaient de force égale. Ce petit jeu eût pu durer longtemps si un djinn farceur n’était passé par là. En voyant le tableau, il s’esclaffa :

Je m’en vais donner une bonne leçon à cet imbécile de calife !

Sur un geste de sa part, Abou-Solal prit l’apparence de l’âne et l’âne prit l’apparence d’Abou-Solal. Je vous laisse à juger de la stupéfaction de ce dernier lorsqu’il se retrouva à quatre pattes, avec un importun cramponné à son arrière-train !

Veux-tu bien me lâcher, gredin ! s’écria-t-il sans même se retourner ce qui se traduisit par un « hi-han » sonore.

L’âne, tout surpris de marcher sur deux pieds et de porter de beaux habits, obéit aussitôt, si bien qu’entraîné par l’élan le roi alla donner du front sur la vasque.

Il se relevait, à demi assommé, lorsqu’il aperçut son propre reflet dans la fontaine. Convaincu que l’âne l’y avait précédé, il se jeta à l’eau pour l’attraper. Le bruit de son plongeon alerta le jardinier propriétaire de l’animal, qui, apercevant la scène de loin, se méprit sur son sens.

« Non seulement mon âne pollue la fontaine du calife, se dit-il avec effroi, mais il l’a, de surcroît, éclaboussé en y tombant. Un tel affront ne peut, certes, rester impuni. Abou-Solal, après avoir livré l’impudent au bourreau, ne manquera pas de nous faire subir le même sort, à moi et à toute ma famille ! »

Pardon, commandeur des Croyants ! s’écria-t-il en se jetant aux pieds de celui qu’il prenait pour tel. Ce bourricot va payer son crime de lèse-majesté, je vous en donne ma parole. Mais, par pitié, ne me châtiez pas…

L’âne, surpris que son maître fût à genoux devant lui plutôt que sur son dos, ne pipa mot. Trop heureux de s’en tirer à si bon compte, le jardinier saisit le calife par le collet, le sortit de l’eau et le rossa d’importance. L’on imagine sans peine l’indignation d’Abou-Solal, bastonné de la sorte par un domestique !

Gardes, hurlait-il, arrêtez ce maraud, et qu’on l’exécute sur-le-champ ! Qu’on le pende par les pieds, qu’on le coupe en morceaux, qu’on l’éventre, qu’on l’écartèle ! Qu’il souffre mille morts pour avoir osé lever la main sur moi !

Mais, en langage âne, ces paroles se traduisaient par des braiments et des ruades, si bien que plus il criait, plus le jardinier le rouait de coups.

La correction ne prit fin que lorsque le calife, moulu, rompu et le flanc à vif, se résigna enfin au silence. Lors, tout boitant, humble et soumis, il suivit son maître jusqu’à l’écurie l’attendait un maigre picotin.

Entre-temps, la cloche du repas ayant retenti, l’âne regagna le palais car il avait grand faim. Cependant, une fois à table, il bouda les mets délicats pour réclamer du foin. Bien que fort étonné, le cuisinier s’empressa de satisfaire à ses désirs, si bien que toute la Cour, ce soir-là, brouta de même. Les ministres en eurent la langue toute râpée, ce qui les obligea à se taire pendant huit jours, et leurs dames durent garder la chambre le lendemain, tant elles souffraient du ventre.

Lorsque vint la nuit, le faux calife refusa de coucher dans son lit, exigeant une litière de paille que la sultane, à son grand dam, dut partager. Ce qui lui irrita la peau à un tel point que, dès le lendemain, elle s’en fut de chez elle pour n’y plus revenir. L’on apprit, par la suite, qu’elle avait trouvé refuge auprès du seigneur d’un pays voisin, homme sage et courtois dont elle devint la favorite et qui la gratifia d’une nombreuse descendance.

Quant à l’âne, il ne se comporta, sur le trône, ni mieux ni plus mal que son prédécesseur. Les lois qu’il édicta furent tout aussi stupides, ses décrets aussi dénués de bon sens hormis l’un d’entre eux : désormais, tout maître qui battrait son âne encourrait la peine de mort. Ce dont le calife s’estima, ma foi, fort satisfait !