RetourAventures Orientales

L’Astucieux Petit Chamelier

Lorsque samoussa, le chamelier, sentit venir la mort, il appela son fils Kitir à son chevet.

Te voilà seul au monde et sans le sou, mon pauvre enfant. Vois, ma maison tombe en ruine et j’ai vendre mon cheptel pour survivre. Je ne te laisse en héritage qu’un vieux chameau, tout juste bon à agrémenter la chorba[1]. Aussi, suis mon conseil : ne reste pas ici, la misère y est trop grande. Va chercher fortune dans les pays lointains la vie est moins dure et le ciel plus clément.

En fils respectueux, Kitir, qui avait quatorze ans et n’était pas plus haut qu’un narghileh, fit ce qu’avait dit son père. Après que ce dernier eut été mis en terre, il grimpa sur son vieux chameau et se joignit à une caravane qui traversait le désert en direction du nord.

Après plusieurs jours d’une marche harassante sous un soleil ardent, les voyageurs parvinrent dans une oasis ils dressèrent leur campement. Tandis que tous se pressaient autour du puits pour s’y désaltérer, Kitir aperçut un homme à barbe blanche, assis sous un palmier, qui les regardait avec envie.

Vous avez soif, grand-père ? lui demanda-t-il.

Ma bouche est aussi sèche que le sable des collines, répondit le vieillard.

Donnez-moi votre cruche que j’aille la remplir.

Le vieillard hocha tristement la tête.

Hélas, elle est percée et je n’en ai point d’autre.

Devant tant de misère, le cœur de Kitir s’emplit de pitié.

Voulez-vous partager la mienne ? proposa-t-il.

Et, sans attendre un quelconque acquiescement, il approcha sa cruche des lèvres du pauvre homme et le fit boire.

Or, ce dernier était un magicien qui avait pris cette apparence pour le tester.

Ta générosité vient de te sauver, ainsi que tes compagnons de route, dit-il au jeune garçon. Écoute bien ceci : demain, la caravane atteindra une ville appelée Kolkhara, ce qui, en langage berbère, signifie « Cité de la peur ». Il vous faudra la traverser pour poursuivre votre route. Or elle est gardée par un géant à deux têtes, dont l’une regarde à gauche et l’autre regarde à droite afin que rien n’échappe à sa vigilance. Ce géant dévore tous ceux qui passent à sa portée, ainsi qu’en témoignent les milliers de squelettes jonchant le sol autour de lui.

En entendant ces mots, Kitir se mit à trembler.

N’y a-t-il aucun moyen de détourner son attention ? s’enquit-il.

Un seul : lui poser une devinette à laquelle il ne puisse répondre.

Hélas, je n’en connais pas, soupira le jeune garçon.

Le vieillard fouilla dans ses hardes et en sortit une amande sèche.

Qu’y a-t-il dans cette coquille ? demanda-t-il.

Un fruit, répondit Kitir.

Non, dit le vieillard, car depuis longtemps, les vers l’ont mangé.

Des vers, alors ?

Non, car faute de nourriture, ils sont morts et réduits en poussière.

De la poussière, alors ?

Non, car le temps l’a fait disparaître.

Kitir se gratta le front avec perplexité.

Dans ce cas, il n’y a rien.

Tu te trompes : « rien » n’existe pas.

Le jeune garçon, qui n’avait plus d’idée, donna sa langue au chat.

La réponse est : l’obscurité, dit le vieillard.

Et, lui ayant donné l’amande, il disparut.

Le lendemain, la caravane, parvenue aux portes de Kolkhara, fut arrêtée par le géant à deux têtes. L’on imagine sans peine la terreur des caravaniers à la vue du monstre et des milliers de squelettes qui jonchaient le sol autour de lui ! Croyant leur dernière heure venue, ils priaient Allah de les accueillir en son paradis quand Kitir s’avança en brandissant l’amande.

Qu’y a-t-il dans cette coquille ? demanda-t-il au géant.

Ce dernier, qui s’apprêtait à dévorer ses premières victimes, les relâcha aussitôt.

Un fruit, répondit-il.

Non, dit Kitir, car depuis longtemps, les vers l’ont mangé.

Des vers, alors ?

Kitir secoua la tête.

Non, car faute de nourriture, ils sont morts et réduits en poussière.

De la poussière, alors ?

Non, car le temps l’a fait disparaître.

Le géant gratta ses fronts avec perplexité.

Dans ce cas, il n’y a rien.

Tu te trompes : « rien » n’existe pas.

Le géant réfléchit, puis un large sourire éclaira ses visages, montrant des dents pointues plus longues que le doigt et toutes rouges de sang.

J’ai trouvé, s’écria-t-il. C’est l’obscurité !

« Ce monstre est plus malin que je ne le pensais, se dit l’astucieux Kitir en lui-même. Mais à malin, malin et demi ! »

Ta réponse n’est pas la bonne, déclara-t-il.

Elle l’est, protesta le géant.

Nous allons vérifier !

Et il cassa l’amande.

est l’obscurité ? interrogea-t-il.

Je l’ai vue s’enfuir lorsque la lumière a pénétré dans la coquille, répondit le géant.

Alors, trouve-la !

Le géant se mit à courir à droite et à gauche, à la recherche de l’obscurité perdue.

Elle s’est réfugiée là, assura-t-il soudain, en avisant un petit trou dans le sol. Je l’aperçois, tapie au fond !

Si tu veux que je te croie, attrape-la et montre-la-moi ! dit Kitir.

Aussitôt, le géant se mit à rétrécir, rétrécir, jusqu’à atteindre la taille d’une souris. Puis il sauta dans le trou, que le jeune garçon s’empressa de boucher à l’aide d’une grosse pierre, l’emprisonnant ainsi dans les entrailles de la terre.

Dès lors, la Cité de la peur, libérée de son oppresseur, fit la fête aux caravaniers. L’on porta Kitir en triomphe, et le roi de cette ville, n’ayant pas d’enfant, l’adopta. Quelques années plus tard, le fils du chamelier lui succéda sur le trône et s’avéra un souverain si sage que, sous son règne, Kolkhara changea de nom pour devenir Aboukhara. Ce qui, en langage berbère, signifie « Cité du bonheur ».