RetourAventures Orientales

La Princesse aux Yeux de Gazelle

Jadis, dans la ville d’assouan, vivait un muletier du nom de Rachad. Tout le monde le disait idiot, et en vérité, il l’était, car à l’inverse de ses semblables, il ne se souciait ni de gloire ni de fortune. « Béni soit Allah, répétait-il à tout propos, d’avoir mis les astres dans le ciel, de l’eau fraîche dans ma cruche, et tant de douceur dans les yeux de mes mules. Que me faudrait-il de plus pour être heureux ? »

Or donc, un jour qu’il faisait paître ses bêtes au bord du Nil, Rachad entendit un faible gémissement qui semblait sortir des roseaux. Intrigué, il chercha d’où venait le bruit, et découvrit une gazelle à demi enfouie dans le limon de la grève. À sa vue, la bête tenta en vain de se redresser et de s’enfuir. N’y parvenant pas, elle se mit à pleurer comme pleurent les femmes.

Épargnez-moi, seigneur, suppliait-elle. Voyez, un chasseur m’a blessée, mon flanc saigne. Qui que vous soyez, passez votre chemin et laissez-moi mourir en paix !

Le muletier, en idiot qu’il était, ne s’étonna pas d’entendre parler une gazelle, mais fut sensible à sa détresse. S’étant accroupi auprès d’elle, il palpa sa plaie. Celle-ci ne présentait aucune gravité, la flèche n’ayant fait qu’effleurer la peau sans y pénétrer profondément.

N’aie crainte, lui dit-il, je vais t’emmener chez moi et te soigner. L’onguent qui me sert à panser mes mules apaisera ta souffrance.

Ainsi fit-il et, bientôt, la gazelle guérit.

Retourne parmi les tiens, lui conseilla alors le muletier, car l’homme est sans pitié pour les bêtes sauvages. Ainsi l’a voulu Allah, qui a mis la flèche dans le carquois du chasseur et le couteau sur l’étal du boucher, mais a également créé le désert l’animal est roi.

À ces mots, la gazelle ne put retenir ses larmes.

Ne me renvoie pas, muletier, implora-t-elle. J’ai perdu le goût de la liberté et ne veux plus vivre traquée. Je t’en prie, épouse-moi. Quel chasseur, quel boucher aurai-je à craindre si je suis ta femme ?

Ces paroles laissèrent le muletier fort perplexe. Avait-on jamais vu un humain s’unir à une gazelle ?

Cependant, en idiot qu’il était, il se dit : « Si Allah n’avait pas voulu qu’une telle chose se produisît, il ne m’eût pas fait croiser la route de cette bête. Qui suis-je pour m’opposer à sa sainte volonté ? »

Il se dit encore : « Toutes les jeunes filles que j’ai demandées en mariage se sont gaussées de moi. Or, voici qu’une compagne me tombe du ciel. Ce serait péché de la repousser ! »

Il accepta donc.

À cet instant, ô prodige, la gazelle se changea en femme, et quelle femme ! Une chevelure d’ébène, un teint de perle, des lèvres semblables à des pétales de rose. Des habits si fins qu’ils paraissaient tissés dans des voiles de brume. Et tant de diamants sur toute sa personne qu’elle brillait comme mille étoiles.

L’on juge aisément de l’ébahissement du pauvre muletier ! Il tomba à genoux pour remercier Allah. Mal lui en prit : lorsqu’il releva la tête, sa fiancée avait disparu.

Son chagrin fut immense. Il en perdit le boire et le manger.

« Que m’importent à présent les astres du firmament, la fraîcheur de l’eau et le doux regard de mes mules ? soupirait-il. Ma bien-aimée s’en est allée, et avec elle, toute ma joie. Hélas, pourquoi Allah a-t-il mis tant d’amour en mon cœur si c’est pour m’ôter l’objet de cet amour ? »

En idiot qu’il était, le muletier se dit qu’une telle attitude était indigne du Très-Haut. Ce dernier lui imposait sûrement une épreuve, afin de tester sa constance.

« Je retrouverai ma fiancée, décida-t-il. Dussé-je y passer le restant de mes jours, et même mon éternité. »

Dans ce but, il sella sa meilleure mule et s’en alla courir le monde.

Après sept fois sept jours de voyage, il parvint dans une ville dont tous les habitants portaient le deuil. Comme il avait grand faim, il entra dans une auberge. Voyant les clients verser des torrents de larmes, il s’enquit de la cause de leur affliction.

Nous pleurons sur le sort du malheureux jeune homme qu’on va exécuter tantôt, répondirent-ils.

Qui est donc ce jeune homme ? Un voleur ? Un assassin ? Un bandit de grand chemin ?

Non, un prince.

Quel crime a-t-il commis ?

Celui de convoiter la princesse Zoumouroud, fille de notre sultan.

Et l’aubergiste d’expliquer que cette princesse refusait toute idée de mariage. Or, sa beauté était telle que des quatre points cardinaux, les prétendants nobles, riches et d’aimable figure affluaient pour demander sa main.

Afin de décourager ces importuns, elle a imaginé un odieux stratagème : elle leur pose une question, toujours la même, et s’ils n’en trouvent pas la réponse, elle les livre à son bourreau pour qu’il leur tranche la tête.

Et si l’un d’eux la trouve ?

Elle a fait le serment de l’épouser. Mais cela ne se produira sans doute jamais, car c’est une fine mouche : même les plus grands savants y perdent leur latin.

Cela ne rebute pas les téméraires candidats ?

Certes non : ils sont même si nombreux que, sur le billot, le sang coule à flot. Des centaines de jeunes gens ont déjà péri dans la fleur de l’âge, sacrifiés aux caprices de ce cœur impitoyable, et il en arrive sans cesse de nouveaux. Aussi, nous, habitants de cette ville maudite, prions-nous Allah de nous envoyer celui qui, domptant la princesse, mettra fin au carnage.

La conversation se prolongea jusqu’au soir, puis vint l’heure du supplice. Une foule bruyante s’amassait sur la grand-place, était dressé l’échafaud, lorsqu’une sonnerie de trompette éclata.

Voilà le sultan, sa fille et le grand vizir, annonça l’aubergiste à l’oreille de Rachad.

La Cour, qui se composait, en outre, d’un grand nombre de personnes de qualité, prit place dans une tribune tendue de velours pourpre. Puis Zoumouroud leva la main.

Que la sentence s’accomplisse ! décréta-t-elle.

En entendant sa voix, Rachad frémit car cette voix lui était familière : c’était celle de la gazelle. Lors, il bondit sur l’échafaud afin d’arrêter la main du bourreau, tout en déclarant haut et fort :

Je m’oppose à cette exécution !

Et pour quelle raison ? interrogea le sultan.

Lorsque ce prince a sollicité la main de votre fille, elle était déjà fiancée. Sa requête est donc nulle et non avenue.

Une rumeur d’étonnement accueillit ces paroles.

Es-tu fou, muletier ? s’écria le roi. Ma fille n’a jamais été fiancée !

Si fait, avec moi, je le jure sur mon âme. D’ailleurs, demandez-lui !

Zoumouroud, interrogée, commença par nier farouchement. Mais comme le muletier ne voulait pas en démordre, le sultan, intrigué, le somma de s’expliquer. Ce qu’il fit aussitôt, à la grande confusion de la princesse.

Force fut à celle-ci d’avouer la vérité : changée en gazelle par un puissant magicien dont elle avait repoussé les avances, elle s’était vue contrainte d’accepter ces fiançailles pire, de les provoquer -car sa métamorphose ne devait prendre fin que si quelqu’un consentait à l’épouser sous cette forme.

Mais une promesse extorquée dans ces conditions est sans valeur, ajouta-t-elle. Moi qui ne veux pas d’un prince, que ferais-je d’un muletier, idiot de surcroît ?

Ton mari, répondit simplement Rachad.

La foule, entrevoyant la fin de ses misères, applaudit à tout rompre.

Te voilà bien outrecuidant ! s’écria le sultan, qui ne souhaitait pas avoir un muletier pour gendre. Cesse donc de nous importuner, chien, ou il t’en cuira !

Les ovations se changèrent en huées.

Je ne m’en irai que la bague au doigt, en compagnie mon épouse ! s’obstina Rachad.

Et le peuple d’applaudir de nouveau.

Le sultan, craignant une émeute, en référa au grand vizir.

Que la princesse agisse avec ce prétendant comme avec tous les autres, décréta ce dernier. S’il donne la bonne réponse, il aura gain de cause. Dans le cas contraire, nous assisterons à deux exécutions.

La princesse, qui ne doutait pas de sa victoire, opina. Puis, se tournant vers le muletier, elle l’interrogea avec arrogance :

Quel est le défaut de la perfection ?

Un murmure d’effroi parcourut la foule, car c’était la terrible question qui avait envoyé tant de jeunes gens à la mort. Pourtant, à la surprise générale, le muletier n’hésita pas une seconde.

Une petite cicatrice à la hanche gauche, rétorqua-t-il.

La princesse devint couleur de cendre.

Comment as-tu deviné ? balbutia-t-elle.

C’est l’évidence même : lorsque je t’ai trouvée sur les bords du Nil, tu étais blessée à la hanche gauche. Cette blessure, en guérissant, a laissé une marque en forme de croissant de lune je le sais, c’est moi qui t’ai soignée ! Et cette marque est le seul défaut dans la perfection de ton corps.

Devant tant d’assurance, le sultan ne put que s’incliner.

Puisqu’ il en est ainsi, muletier, viens chercher le prix de ta sagacité, dit-il à contrecœur.

Sous les cris de joie de la foule, Rachad s’avança vers sa fiancée. Cependant, lorsqu’ il voulut la prendre par la main, elle lui lança un regard si chargé de haine qu’il recula d’un pas en s’exclamant :

J’ai changé d’avis, je ne te veux plus. Celle que j’aimais avait des yeux de gazelle, les tiens sont plus perfides que ceux du serpent.

Et, lui tournant le dos, il s’en alla.

Dans l’instant, la promesse qui brisait le charme étant rompue, la princesse redevint gazelle.

Oh, muletier, ne m’abandonne pas ! supplia-t-elle. Vois, mon regard a retrouvé sa douceur. Je serai pour toi la meilleure et la plus soumise des épouses, je te le jure !

Le muletier fit la sourde oreille car, bien qu’il fût idiot, il savait qu’une gazelle est moins cruelle qu’une femme, mais tout aussi menteuse !