Il y avait autrefois, en Égypte, un vizir de grande renommée, dont la femme mit au monde des jumeaux. Ces garçons beaux, aimables, de santé robuste et de frappante ressemblance, furent prénommés Amir et Samir. Comme c’est souvent le cas chez les enfants conçus le même jour, ils étaient liés par un tendre attachement, si bien qu’on ne les voyait jamais l’un sans l’autre. Leur père leur donna de bons professeurs qui leur enseignèrent l’art, les lettres, les sciences, et tout particulièrement l’astrologie, afin que la course des étoiles n’eût aucun secret pour eux. Bref, on en fit de parfaits érudits ainsi que des gens de bonne compagnie.
Lorsqu’ils eurent vingt ans, leur père mourut. Le calife alors les convoqua.
— Nous venons, leur dit-il, de perdre un excellent vizir qu’il sera malaisé de remplacer, car il était à la fois brave et avisé. Rares sont les personnes pourvues de telles qualités, mais vous, chair de sa chair, en avez hérité. Vous lui succéderez donc. Comme vous êtes inséparables, vous vous partagerez sa charge à égalité, de sorte que ce pays n’aura plus un vizir, mais deux. J’escompte que vous saurez vous montrer dignes de votre prédécesseur.
Le calife ne s’était pas trompé. Amir et Samir, malgré leur jeune âge, gérèrent fort sagement les intérêts de l’État. L’Égypte connut, sous leur règne, une ère de prospérité et de paix.
Un soir qu’ils s’entretenaient des affaires courantes, Amir dit à son frère :
— Il faudrait que nous songions à nous marier, afin d’assurer notre descendance.
— J’ai une suggestion à faire, à ce propos, répondit Samir : si nous épousions deux sœurs, nos liens fraternels en seraient renforcés.
— Excellente idée, approuva Amir. Je reconnais bien là les marques de votre affection et j’y adhère de tout cœur. Ces noces pourraient avoir lieu le même jour, qu’en pensez-vous ?
— J’en pense que cela me sied, et que j’irais encore plus loin : supposons que nos femmes soient fécondées durant leur nuit de noces, et qu’elles accouchent ensemble, la mienne d’un fils et la vôtre d’une fille. Nous pourrions, par la suite, les unir.
— Ah ça, quel projet admirable ! applaudit Amir. Ce mariage couronnera notre entente mutuelle. Mais cependant, une question me tracasse, ajouta-t-il après un instant de réflexion. Au cas où les choses se passeraient comme nous venons de le supposer, exigeriez-vous que ma fille apportât une dot à votre fils ?
— Certes, puisque c’est la coutume.
— Et à combien s’élèverait-elle, je vous prie ?
— Trois mille sequins, trois terres cultivables et trois esclaves mâles. Ce chiffre vous convient-il ?
— Point du tout, je le trouve excessif. Ne tenteriez-vous pas, par ce biais, de vous enrichir à mes dépens ? Cette attitude est pour le moins surprenante, vis-à-vis d’un parent que l’on prétend aimer !
Bien que ceci fût dit sur le mode de la plaisanterie, Samir en prit ombrage.
— Que voilà donc un déplaisant discours ! s’écria-t-il. Mon fils vous fait l’honneur d’épouser votre fille, et vous marchandez le montant de la dot ? Ignorez-vous que nombre de notables donneraient cent fois plus pour allier leur souche à la mienne !
— J’en ai autant à votre service : les prétendants affluent autour de ma fille, et il n’en est pas un qui aspire à autre chose qu’au bonheur de la posséder ! Point n’est besoin de dot quand on a à offrir haute lignée et beau visage !
Le ton montait, et c’était pitié de voir ces deux jeunes gens, jusque-là en parfait accord, se quereller pour des événements qui n’auraient peut-être jamais lieu.
Chacun se retira de fort méchante humeur, si bien que, dans la nuit, Samir, qui avait du bon sens, prit une sage décision.
— Je ne puis souffrir que l’être qui m’est le plus proche me traite de cette façon, se dit-il. Mieux vaut nous séparer avant que nos rapports se dégradent à jamais.
Lors, il sella son cheval, se munit du nécessaire, et dit à ses esclaves qu’il partait quelque temps en voyage.
Ayant quitté Le Caire, il traversa le désert en direction de l’Arabie. Hélas, après trois jours de marche dans les sables brûlants, sa monture expira, de sorte qu’il dut continuer la route à pied.
Bientôt, l’eau vint à lui manquer. Tenaillé par la soif, accablé par un soleil de plomb, il croyait sa dernière heure venue lorsqu’une caravane de drapiers qui descendait vers Bassora, afin d’embarquer sur des navires marchands en partance vers le golfe Persique, le recueillit. On le fit boire, on calma ses fièvres et, pour quelques sequins, on lui loua un chameau.
Cela le sauva.
Parvenu à destination, il rôdait sur le port en quête d’un logement lorsqu’il croisa un palanquin entouré d’une suite nombreuse. Ce devait être celui d’un important personnage car, sur son passage, la foule se prosternait face contre terre. Respectueux des traditions locales, Samir en fit autant, jusqu’à ce qu’un esclave vînt le relever.
— Étranger, lui dit-il, mon maître, le grand vizir, a jeté avec bienveillance les yeux sur vous. Vos habits poussiéreux lui ayant révélé votre état de voyageur, il souhaiterait savoir qui vous êtes et d’où vous venez.
— Je satisferai sa curiosité s’il daigne m’admettre à sa table, répondit Samir.
L’esclave s’en fut porter la requête au grand vizir et revint nanti d’une invitation à souper. Avant de s’y rendre, Samir s’arrêta dans un caravansérail où, par respect pour son hôte, il se lava et changea de tenue.
Ce dernier était un vénérable vieillard, réputé pour sa bonté et son sens de la justice. Il fut ému par le récit de Samir autant que par sa bonne mine, loua sa prudence, bref lui fit tant de compliments qu’à la fin du repas ils étaient les meilleurs amis du monde.
Le temps n’affaiblit pas cette amitié, bien au contraire, aussi, un jour, le grand vizir dit-il à Samir :
— Mon fils (car c’était ainsi qu’il l’appelait), je suis, comme vous le voyez, dans un âge avancé. Les affaires de l’État pèsent sur mes épaules. Le ciel m’a donné une fille unique qui est aussi belle que vous êtes bien fait, et se trouve à présent en âge d’être mariée. De puissants seigneurs me l’ont déjà demandée, mais je n’ai pu me résoudre à la leur accorder. Je m’en félicite aujourd’hui, car, d’entre tous les hommes, vous êtes le plus digne de la posséder. Si, donc, vous consentez à devenir mon gendre, je vous présenterai au sultan et, la charge qui m’échoit étant héréditaire, vous me succéderez.
Samir, l’on s’en doute, s’empressa d’accepter, d’autant qu’ayant déjà, par le passé, rempli des fonctions semblables, il se savait apte à les exercer. La fille du grand vizir, par ailleurs, ne lui était pas indifférente. Depuis longtemps, il la désirait en secret. Il était donc doublement redevable au généreux vieillard. Se jetant à ses pieds, il le remercia avec effusion et jura de lui vouer une reconnaissance éternelle.
Le mariage eut lieu la semaine suivante, avec toute la magnificence requise. Mais le plus étrange, c’est que le même jour, au Caire, Amir, que le départ de son frère avait laissé inconsolable, convolait lui aussi. De sorte qu’à leur insu, tous deux accomplirent ce qu’ils avaient imaginé, et qui était la cause de leur rupture.
Neuf mois plus tard, par une étrange fantaisie du hasard, l’épouse d’Amir mettait au monde une fille tandis que celle de Samir donnait le jour à un fils. Ce dernier fut nommé Hassan.
Les années passèrent. Hassan grandit en âge et en savoir car, à l’imitation de son propre père, Samir avait tout mis en œuvre pour qu’il devînt un prince accompli. Et comme, outre son intelligence, il était d’une beauté peu commune, il jouissait de l’admiration générale.
Lorsqu’ il atteignit sa dix-huitième année, le sultan, charmé par toutes ses perfections, le prit à son service. Hélas, ce bonheur fut de courte durée car, peu de temps après, Samir, victime d’un accident de chasse, rendait l’âme dans les bras de son fils.
Le chagrin d’Hassan fut tel qu’il s’enferma chez lui, sans boire, manger, ni voir personne. Au lieu de durer un mois comme le veut la tradition, son deuil en dura six. Sa place à la Cour demeurant vacante, le sultan qui, dans un premier temps, avait compati à sa douleur, l’envoya quérir à plusieurs reprises, mais sans résultat : Hassan refusait de recevoir ses émissaires. Cette attitude finit par lasser le sultan qui, la considérant comme insultante, résolut de se venger. Il ordonna à sa garde de se saisir de l’impudent et de confisquer tous ses biens.
Par chance un jeune esclave, ayant eu vent de ces dispositions, s’empressa d’alerter Hassan.
— Sauvez-vous, seigneur, car les officiers de justice sont déjà en route pour vous arrêter !
Hassan, que rien n’avait préparé à une telle épreuve, demeura perplexe.
— M’arrêter ? Mais pourquoi ? De quoi m’accuse-t-on ?
— D’avoir indisposé un tout-puissant monarque, qui a droit de vie et de mort sur ses sujets.
— Est-ce donc un crime de pleurer son père ?
— Oui, si tel est le bon vouloir du sultan.
— Ai-je au moins le temps de préparer mes bagages ?
— Non, seigneur, partez à la minute !
Hassan se leva donc du sofa où il était allongé, chaussa ses babouches et, n’emportant avec lui que le carnet qu’il lisait au moment de l’alerte et dans lequel Samir avait consigné les faits marquants de sa vie, s’enfuit comme un voleur.
« Comment échapper au danger qui me menace ? » se demandait-il tout en longeant les murs à la manière des pèlerins, pour tromper la vigilance de l’ennemi.
Il résolut de s’embarquer sur un vaisseau en partance vers d’autres contrées – non sans avoir, pour la dernière fois, salué son père. Dans ce but, il se rendit au cimetière, et, comme le soir tombait, décida d’y passer la nuit.
Le tombeau de Samir était un bel édifice de marbre blanc, surmonté d’un dôme soutenu par des colonnades. Quand il l’aperçut, Hassan ne put retenir ses sanglots.
— Ô mon père, gémit-il en se laissant tomber sur les marches du monument funéraire, voyez dans quel désarroi me laisse votre absence ! Me voici, tel un paria, chassé de ma maison et quasiment privé de ma liberté. Qu’ai-je donc fait pour mériter une telle infamie, sinon de vous aimer plus que moi-même ?
Il en était là de ses doléances lorsqu’un toussotement s’éleva dans son dos. Se croyant rejoint par la garde royale, le jeune homme eut un mouvement de panique. Mais ce n’était qu’un vieux marchand qui lui dit :
— En venant rendre hommage à mon ami perdu, je ne m’attendais certes pas à trouver son fils. Que faites-vous ici à cette heure, mon enfant ?
— Mon père m’est apparu en rêve, mentit prudemment Hassan. Il m’a ordonné de me rendre en ce lieu pour y rencontrer quelqu’un. Êtes-vous cette personne ?
— Cela se peut, car j’ai une dette envers lui, que sa disparition m’a privé d’honorer. Maintes fois, j’ai tenté de forcer votre porte pour vous remettre l’argent dû, mais vos gens m’ont chassé, arguant que, tout à votre deuil, vous refusiez de recevoir quiconque. Je suis donc bien aise de vous avoir rencontré afin de pouvoir m’acquitter de mes obligations.
Il tendit une bourse contenant mille sequins.
— C’est le ciel qui vous envoie, le remercia Hassan. J’avais, en effet, grand besoin de cette somme.
— Qu’Allah vous aide à la faire fructifier, dit le marchand en s’inclinant.
Tandis qu’il s’éloignait, Hassan reprit sa veillée mortuaire jusqu’à ce que, vaincu par la fatigue, il s’endormît sur le sépulcre paternel.
Or, ce sommeil eut un témoin. Un génie qui, préférant le voisinage des morts à celui des vivants, avait élu domicile dans le cimetière, s’arrêta par hasard devant le mausolée. Ce qu’il y vit le transporta. Car le chagrin n’avait en rien affecté la beauté d’Hassan, et tel qu’il était, alangui sur la pierre, on eût pu le prendre pour un ange du ciel.
L’émerveillement du génie fut tel qu’il alerta une fée de ses amies :
— Avez-vous jamais, au cours de vos pérégrinations, aperçu un jeune homme plus gracieux que celui-ci ? s’enquit-il en lui montrant Hassan.
La fée admit que, en effet, c’était là un superbe spécimen de la race humaine.
— Cependant, ajouta-t-elle, j’ai rencontré, au Caire, une créature plus belle encore.
— Décrivez-la-moi, exigea le génie, car j’ai du mal à croire que cela fût possible.
— Il s’agit d’Aïcha, fille du vizir d’Égypte, repartit la fée. Imaginez un teint de lait, une chevelure plus sombre que la nuit, des yeux semblables à des étoiles. Imaginez encore des traits d’une harmonie inégalable, un corps aussi parfait que celui des statues, des mains et des pieds d’une finesse extrême. Imaginez, de plus, une voix si mélodieuse qu’elle surpasse, en séduction, le chant des sirènes. Imaginez tout cela, mon ami, et vous serez encore loin de la réalité.
— Par les versets du Coran, s’écria le génie saisi de stupeur, si une telle merveille existe sur la terre, celui qui la possède est le plus heureux des hommes !
— Hélas, c’est ici que les choses se gâtent, dit la fée. Car un destin tragique attend cette perle rare.
Intrigué, le génie voulut en savoir davantage, et, à sa requête, la fée conta ceci :
— Le calife, ayant eu vent des séductions d’Aïcha, décida un jour d’en faire son épouse. Il la demanda donc à son père, mais celui-ci refusa, sous prétexte que, jadis, son frère disparu avait souhaité l’alliance de leurs enfants. Or, il avait ouï dire, par des rumeurs en provenance d’Arabie, que ce frère, récemment décédé, avait un fils en âge de convoler. Par piété fraternelle, il avait donc fait vœu de n’avoir d’autre gendre que lui.
« Ces élucubrations ne furent pas du goût du calife, qui entra dans une violente colère.
« — Puisque tu dédaignes l’honneur que je te fais, je vais donner Aïcha au plus vil de mes sujets ! s’écria-t-il.
« Il fit venir l’un de ses palefreniers, qui était borgne, contrefait et boiteux, et ordonna que fût établi un contrat de mariage en son nom.
« — Or ce mariage doit avoir lieu demain à l’aube, continua la fée. Je quitte à l’instant la malheureuse Aïcha, qu’une telle perspective met au désespoir.
Ce récit, l’on s’en doute, indigna le génie.
— La sentence du calife insulte la nature, s’écria-t-il. Car si Aïcha est bien telle que vous me l’avez décrite, elle mérite mille fois mieux que l’époux qu’on lui destine !
— Je suis de votre avis, reconnut la fée.
Sans se concerter, tous deux regardèrent le jeune homme allongé dans le mausolée, dont leur conciliabule n’avait pas interrompu le sommeil. Et une même pensée leur vint. Ils l’enlevèrent doucement et, volant dans les airs à une vitesse inconcevable, le déposèrent, toujours endormi, devant le palais du calife.
Quelle ne fut pas la surprise d’Hassan, lorsqu’il s’éveilla quelques heures plus tard, de se retrouver dans une ville inconnue où il n’avait aucun souvenir d’être venu.
Afin d’apaiser son inquiétude, le génie lui apparut sous la forme d’un vieillard.
— Sois sans crainte, lui dit-il, car une prodigieuse destinée t’attend. Mais il faut, pour cela, que tu suives scrupuleusement mes ordres.
N’ayant d’autre choix, Hassan acquiesça.
— Va ! commanda le génie. Mêle-toi à ces gens qui entrent au palais en habits de cérémonie et marche avec eux jusqu’à la salle des noces. Un mariage y est célébré en ce moment même. Le futur époux est un méchant borgne que tu reconnaîtras sans difficulté. Mets-toi à sa droite, comme si tu étais l’un de ses proches, et distribue à la foule les sequins que tu as dans ta bourse. N’oublie ni les danseurs, ni les musiciens, ni les suivantes de la mariée, car c’est de leur bienveillance que dépendra ta bonne fortune.
— Je ferai comme vous avez dit, bon vieillard, promit Hassan.
Il tint parole, si bien que toutes les portes s’ouvrirent devant lui, car on le prenait pour un parent du marié qui, de son côté, croyait avoir affaire à un membre de sa belle-famille. Grâce à ce subterfuge, il se retrouva donc au pied du trône où, selon la coutume, siégeait la future épousée.
Comment décrire son émoi à la vue de cette dernière ?
« Suis-je dans le séjour d’Allah ? se demandait-il. Et cette femme est-elle une créature divine ? Assurément, son charme n’est pas de ce monde. Tant de perfections rassemblées en un seul être, en vérité, cela ne se peut pas. »
Et, tout en la dévisageant, il sentait battre son cœur comme jamais encore il n’avait battu.
Or, tandis que ces remous agitaient Hassan, les notables, témoins du rituel sacré, ne pouvaient détacher leurs yeux de lui. Et chacun, en son for intérieur, regrettait qu’il ne fût pas à la place du vilain borgne. Car la pâleur de la fiancée ne témoignait que trop de sa répulsion, et tous la prenaient en pitié, comme s’ils eussent assisté à l’hymen de la colombe et du crapaud.
— Ce couple est un crachat à la face du Très-Haut, chuchota une voix, non loin d’Hassan.
— Un tel sacrilège crie vengeance au ciel, ajouta une autre.
Et une troisième de suggérer :
— Jeune homme, toi qui es si noble d’âme et de figure, interviens donc !
Comprenant que ces mots s’adressaient à lui, Hassan se retourna. Mais il ne vit qu’un gros chat noir qui lissait ses moustaches en le fixant avec insistance.
L’instant d’après, l’animal – qui, on l’aura deviné, n’était autre que le génie dont cette apparence servait les desseins – se glissait jusqu’aux mollets du borgne, qu’il griffa cruellement. Or, au même moment, la cérémonie touchait à sa fin. Il ne restait, pour que le mariage fût validé, qu’une seule formalité à accomplir : Aïcha devait être dévêtue, lavée et parfumée par ses suivantes avant de gagner la chambre nuptiale où l’attendrait son époux.
Le borgne, dont la présence n’était pas requise durant ces préparatifs, s’élança donc à la poursuite du chat, qui, avec une malice proprement féline, l’égara tant et si bien que nul ne le revit jamais.
Hassan mit son absence à profit pour se faufiler dans la chambre nuptiale. Comme il imitait sa démarche claudicante et se cachait le visage à l’aide de son manteau, les gardes n’y virent que du feu. Lors, il se mit au lit et attendit.
Une fois prête, Aïcha vint le rejoindre, les yeux baissés. Quoique baigné de larmes, son visage n’avait rien perdu de sa beauté. Sous la simple chemise de lin blanc, son corps, malgré la peur qui le faisait trembler, était si désirable qu’en la voyant approcher, Hassan s’évanouit d’émotion.
Lorsqu’il reprit ses esprits, Aïcha était penchée sur lui, les traits empreints d’un profond étonnement.
— Qui êtes-vous ? lui demanda-t-elle. Que faites-vous dans ce lit ? Et où est mon mari ?
— Je suis votre mari, répondit Hassan.
Comme elle demeurait sur ses gardes et qu’il ne voulait pas l’effaroucher par ses aveux, il improvisa une fable.
— Le calife, lui dit-il, n’a jamais eu l’intention de vous unir à un palefrenier, fort laid de surcroît. Tout cela n’était qu’une plaisanterie destinée à divertir la Cour à vos dépens. En réalité, c’est à moi, heureux mortel, qu’a été dévolu l’honneur de vous posséder. Sinon, pensez-vous que la foule, les gardes, et votre époux lui-même, m’eussent laissé pénétrer dans cette chambre ?
Ces paroles pleines de bon sens eurent raison des réticences de la princesse. Et, sa joie n’ayant d’égal que son soulagement, elle donna au charmant mari qu’on lui octroyait de telles preuves d’affection que la nuit entière y suffit à peine.
Le bonheur, hélas, est éphémère, et celui-là le fut plus que tout autre. Car, tandis qu’au petit jour les époux prenaient un repos bien mérité, la facétieuse fée pénétra dans leur chambre. Et, enlevant Hassan dans la tenue où il se trouvait, c’est-à-dire en chemise, elle le déposa de nouveau dans le cimetière de Bassora.
Jugez de l’effarement du jeune homme lorsqu’il s’éveilla, loin de sa bien-aimée et sans vêtements !
— Ainsi donc, j’ai rêvé, raisonnait-il tout en pleurant. Et durant mon sommeil, des voleurs m’ont dépouillé. Ah, cruelle fatalité, pourquoi, après m’avoir hissé au paradis, me fais-tu retomber encore plus bas qu’avant ?
N’ayant même plus un sequin pour payer sa place dans la diligence, il descendit sur le port se mêler à la foule. En le voyant, les gens disaient : « Quel est ce fou qui se promène en chemise ? » et, le croyant pris de boisson, riaient de lui.
Tenaillé par la faim, Hassan entra dans une pâtisserie pour y mendier un peu de nourriture. Or, le pâtissier avait bon cœur. Il eut pitié de lui et, non content de le nourrir, le vêtit également. En remerciement, le jeune homme lui conta ses mésaventures, si bien que le brave homme, ému par tant de malheurs, offrit de l’adopter.
— Je n’ai pas d’enfant, lui dit-il, ni personne à qui léguer mon négoce. Si cela vous convient, je vous enseignerai mon métier, et vous hériterez de mes biens à ma mort.
Ainsi donc, Hassan, après avoir été favori du sultan, apprit à façonner des gâteaux, ce dont, dans sa situation, il fut fort aise.
Plusieurs années passèrent. Le pâtissier s’étant retiré des affaires, son fils adoptif reprit son commerce et le fit prospérer. Bientôt, sa renommée s’étendit, par-delà les mers, jusqu’aux pays voisins.
Or, pendant ce temps, que devenait Aïcha, privée de son époux au réveil de ses noces ?
Du fait qu’il n’avait pas emporté ses habits, elle crut tout d’abord qu’Hassan était au bain. Puis, le temps passant, elle s’alarma. Comme elle parlait d’un homme en tout point désirable, l’on pensa, autour d’elle, que l’horreur d’avoir partagé la couche du palefrenier lui avait fait perdre l’esprit. Seul Amir eut l’idée de fouiller les vêtements de ce surprenant gendre, laid de jour, beau de nuit, et ce qu’il y trouva lui causa un choc. Car, au vu du carnet de son frère, il fut convaincu que, par l’un ces tours de passe-passe dont le destin est coutumier, l’homme qu’aimait sa fille était bien celui qu’il lui destinait. Il expédia aussitôt un messager à Bassora et, mis au courant de la disgrâce de son neveu, décida de garder cette affaire secrète jusqu’à ce qu’il l’eût retrouvé.
Après avoir longuement pleuré, Aïcha, tenue en dehors de la confidence, finit par se convaincre que son aventure était surnaturelle. Le Très-Haut, touché par ses larmes, lui avait, supposait-elle, envoyé un ange pour la secourir. Celui-ci, après s’être débarrassé du palefrenier, avait pris sa place, puis, son œuvre accomplie, s’en était retourné dans les nues. Et comme, durant leur unique nuit commune, il l’avait fécondée, elle porta son fruit avec dévotion. Neuf mois plus tard lui naissait un fils, qu’en raison des circonstances de sa conception elle baptisa Agib, ce qui signifie « merveilleux ».
Quand Agib eut sept ans, Amir, las d’attendre le retour d’un gendre que, depuis les événements contés plus haut, il n’avait cessé d’espérer, décida de partir lui-même à sa recherche. Sous couvert d’un voyage d’agrément, il se rendit à Bassora en compagnie de sa famille.
Tandis que ses parents vaquaient à leurs occupations, le petit Agib, accompagné de sa nourrice, se promenait dans les rues de la ville. Par le plus grand des hasards, leurs pas les menèrent devant la pâtisserie d’Hassan. Ce dernier prenait le frais sur le pas de sa porte. En apercevant l’enfant, il fut saisi d’un trouble étrange. Sans doute la voix du sang s’élevait-elle en lui, car, bien qu’il ignorât jusqu’à l’existence de ce fils, il ne put s’empêcher d’éprouver envers lui une irrésistible attirance.
— Entrez, jeune seigneur, lui dit-il doucement. Mes tartes au miel et à l’eau de rose sortent du four, faites-moi donc l’honneur d’y goûter !
— Avec plaisir ! s’écria Agib qui était gourmand.
— La place d’un fils de prince n’est pas dans une pâtisserie ! protesta la nourrice. Fi ! Laissez donc cela aux enfants du peuple !
Mais elle eut beau tempêter, menacer et lui rappeler les règles de la bienséance, le petit garçon ne voulut pas en démordre. Que lui importait de se commettre avec les humbles ? Il avait faim et cela seul comptait, d’autant qu’un parfum succulent régnait dans la boutique.
Il insista tant que la nourrice finit par s’incliner, à condition qu’il taise sa faiblesse. Ce qu’Agib, qui craignait la colère de son grand-père, promit volontiers.
— Régalez-vous, jeune seigneur, s’empressait Hassan en le servant. Ces tartes sont les meilleures qui soient : j’en tiens la recette de ma mère.
Et Agib de se régaler, et d’en redemander, et d’en redemander encore, car ces tartes, en effet, étaient bien les meilleures qui soient.
Pendant ce temps-là, Amir n’était pas resté inactif. Il s’était rendu chez sa belle-sœur, la veuve de Samir, qui vivait encore. Après s’être présenté, il l’avait, au nom de leurs liens de parenté, invitée à souper. La pauvre femme, qui pleurait à la fois son mari et son fils, fut tellement aise de se découvrir une famille aimante qu’elle accepta. Si bien que le soir, elle se retrouva à la table du vizir d’Égypte, en compagnie de l’épouse de ce dernier et de leur fille – sans savoir que celle-ci était également sa belle-fille et la mère de son petit-fils.
Petit-fils qui, d’ailleurs, manquait à l’appel.
— Où est donc Agib ? s’enquit Amir auprès de la nourrice.
Celle-ci prit un air contrit.
— Je l’ai couché, seigneur.
— À l’heure du repas ?
— Oui, car il a la fièvre.
C’était la vérité : Agib avait tant abusé des pâtisseries d’Hassan qu’il souffrait d’une indigestion.
Pressée de questions, la nourrice avoua ce qui s’était passé. Mais, afin d’amoindrir sa responsabilité, elle assura que l’enfant n’avait mangé qu’une tarte. Amir, de ce fait, jugea qu’elle devait être empoisonnée.
— Que l’on m’amène ce pâtissier pieds et poings liés ! ordonna-t-il.
Cela fut fait. Ayant devant lui, mais sans le savoir, l’homme qu’il recherchait depuis tant d’années, le vizir l’interrogea :
— Pourquoi as-tu voulu empoisonner mon petit-fils, misérable ? Réponds ou je te fais fouetter jusqu’à ce que mort s’ensuive !
Hassan se jeta à ses pieds, jurant devant Dieu qu’il n’avait rien à se reprocher.
— La qualité des tartes n’est pas en cause, dit-il. Seule la quantité absorbée par l’enfant a provoqué ce malaise.
— Tu mens, cria Amir, il n’en a mangé qu’une !
— Il en a mangé douze !
Une telle affirmation irrita le vizir, par ce qu’elle avait d’excessif.
— Douze tartes ? Te moques-tu de moi, pâtissier ? Personne n’est capable d’absorber douze tartes d’affilée !
— Les miennes, si.
— Et qu’ont-elles donc de si exceptionnel ?
— Ce sont les meilleures tartes du Moyen-Orient.
Le vizir, incrédule, en envoya chercher. Y goûta.
Comprit que l’on pouvait sans peine en manger douze. Et fit porter le restant à table.
Les trois femmes en étaient justement au dessert.
— Des tartes au miel et à l’eau de rose ! applaudit Aïcha en les apercevant. Ce sont mes pâtisseries préférées.
— Les miennes également, dit la veuve, mais je n’aime que celle que je prépare moi-même.
— Celles-ci sont délicieuses, pourtant, n’est-ce pas, ma mère ?
— En effet : je n’ai jamais rien mangé d’aussi bon.
— Je vous conseille d’en prendre ne serait-ce qu’un morceau, chère belle-sœur, ajouta Amir.
Devant tant d’insistance, la veuve, craignant de vexer ses hôtes, obtempéra, et, dès la première bouchée, s’évanouit.
Convaincu tout de bon que les tartes étaient empoisonnées – mais, comble de perversité, uniquement certaines d’entre elles, ce qui expliquait que ni lui ni sa femme ni sa fille n’aient été incommodés –, Amir s’apprêtait à châtier le coupable lorsque la veuve revint à elle.
— N’en faites rien, cria-t-elle, l’émotion seule est cause de ma faiblesse ! Car ces tartes sont faites selon ma recette, et cette recette, je ne l’ai jamais révélée à quiconque, sauf…
Elle lança autour d’elle un regard égaré.
— … sauf à mon fils Hassan.
À ces mots, le vizir fut saisi d’un grand trouble.
— Amenez-moi le pâtissier, dit-il à ses esclaves.
Un double cri de joie accueillit Hassan.
— Mon fils !
— Mon mari !
Ainsi, par le truchement d’une tarte au miel et à l’eau de rose, Allah mit-il fin aux malheurs d’une famille, qui ne cessa de l’en louer, ainsi que sa descendance, pour les siècles des siècles.
